Le 09 jan 2012

Lettre ouverte à Monsieur Abdelilah Benkirane, Chef du gouvernement de Sa Majesté le Roi Mohammed VI

Monsieur le Chef du Gouvernement,

Tout d’abord, permettez-moi de vous féliciter pour votre victoire et vous souhaiter une excellente année 2012.

Je n’ai pas voté pour votre parti, mais le peuple marocain a parlé et vous êtes légitime. A cet égard, vous devenez mon chef de gouvernement, celui auquel je m’adresse en tant que citoyen acteur de la société civile qui s’est toujours exprimée et qui, comme vous, souhaite que son pays relève les défis majeurs auxquels il doit faire face.

Plus que jamais, nous ne pouvons nous permettre le luxe de perdre cinq années pour tester une expérience. Nous avons le devoir de réussir car notre pays ne va pas très bien sur le plan de certains fondamentaux économiques et sociaux.

Bien évidemment, personne ne détient le monopole du patriotisme et c’est pourquoi, mon appel n’a pas pour but de donner des leçons mais de contribuer à ma manière, comme je le fais régulièrement, aux sujets relatifs à mes centres d’intérêt, à savoir l’entreprise et le social.

Depuis 1999, le Maroc s’est transformé dans plusieurs domaines, personne ne peut le nier. Je ne ferai pas ici le bilan des réalisations et des avancées, je ne ferai pas étalage de chiffres car je suis convaincu que vous maîtrisez cela très bien. Cependant, il y a des sujets fondamentaux qui engagent l’avenir de notre pays et qui doivent être traités avec urgence et gravité. Ces défis sont clairs pour tout un chacun et ce ne sont pas les rapports ni les audits qui manquent. Les gouvernements qui se sont succédés les ont effleurés sans jamais les traiter de manière stratégique et dans le temps. Notre incapacité à faire des bilans avec des évaluations positives ou négatives fait que notre retard s’est accumulé et nos priorités se sont diluées sur un ensemble de plans manquant parfois de cohérence.

Nous entrons dans une nouvelle ère dans laquelle notre pays a l’obligation de définir son identité et son modèle social dans le cadre d’une globalisation économique ayant des conséquences majeures sur le plan social. Sans remettre en cause l’économie de marché dans laquelle notre pays s’est ancré, ce qui est heureux pour toute une génération d’entrepreneurs.

Néanmoins, la crise mondiale actuelle a démontré que cette globalisation avait des limites et que la régulation pour en atténuer les effets sociaux devenait nécessaire. C’est le rôle de l’Etat et non des entreprises de supporter les déficits sociaux en trouvant de nouvelles sources de financement et en innovant en matière de dispositifs d’aide aux citoyens les plus démunis. Les disparités qui existent aujourd’hui dans la population marocaine sont inacceptables : les riches sont devenus plus riches, les pauvres encore plus pauvres. Comment expliquer ce phénomène alors que, depuis quelques années, nous enregistrons un taux de croissance moyen de 4 % ?

Quelle est la fonction d’un Etat, si ce n’est de veiller à organiser une société dans laquelle chacun peut et doit avoir sa place ? Peut-on oser se targuer d’avoir une Constitution si les droits des populations ne sont pas appliqués ? L’Etat régalien a disparu. L’école pour tous, la santé pour tous, la justice pour tous, le logement pour tous, au-delà du slogan, l’Etat doit retrouver sa place et honorer sa mission pour que chaque citoyen retrouve sa dignité.

Monsieur le chef du gouvernement, la nouvelle Constitution vous confère un pouvoir sans précédent, et vous pouvez initier un changement durable car le peuple vous a donné les clés. Si vous n’utilisez pas ce pouvoir, dans cinq ans, les clés vous seront retirées, j’en suis sûr, car le peuple marocain à changé de manière irréversible. Le printemps arabe est passé par là.

Vous ne disposez pas d’une baguette magique et tous les dossiers sont urgents, je vous l’accorde. Néanmoins, permettez-moi d’attirer votre attention sur certains sujets qui freinent le développement économique et social de notre pays.

D’abord, je voudrais à travers cette correspondance rappeler que seules les entreprises créent de la richesse dans notre pays ; à ce titre, elles méritent davantage de considération et surtout qu’un climat de confiance s’installe durablement entre elles et l’Etat. Certes, le secteur informel ne donne pas la meilleure image des entreprises, mais sachez que cela pénalise surtout les entreprises sérieuses. Il vous appartient en tant qu’Etat de lutter activement pour éradiquer définitivement ce fléau.

Monsieur le chef du gouvernement, nos entreprises ont besoin de gagner en compétitivité. Le coût du travail est très élevé et nous devons trouver les moyens de le réduire. Ces moyens existent. Outre l’élargissement de l’assiette des cotisants qui est un préalable, il y a la TVA sociale à laquelle nous devons réfléchir très sérieusement pour transférer les charges de protection sociale sur celle-ci et réduire le coût du travail pour vendre plus et mieux et créer davantage d’emploi. Il est temps d’ouvrir ce débat.

Le chantier de l’emploi, celui des jeunes en particulier, est d’une urgence majeure. Toutes les pistes n’ont pas été explorées et nous devons créer les conditions pour redonner confiance à nos jeunes. De l’éducation à la formation initiale et continue, seule une mise à plat nous permettra d’avancer sur ces sujets. Une politique globale de l’emploi est nécessaire pour travailler sur l’ensemble des mécanismes afin de créer les conditions de création d’emploi aujourd’hui et pour les années à venir. Un plan quinquennal pour l’emploi nous permettra d’avoir une véritable vision et surtout de redonner un espoir à toute une génération. Comment peut-on accepter que des personnes en situation de handicap mais capables de travailler soient exclues ? Dans un pays qui se dit solidaire, cela prête à sourire.

Le dossier des retraites qui a été mis sous le tapis par votre prédécesseur est capital pour les futurs retraités et les caisses de retraite concernées. Il faut du courage politique pour lancer la réforme dont les contours sont prêts, et dépasser ainsi les intérêts particuliers des uns et des autres.

Le Code du travail doit également être revisité car son application reste approximative et son interprétation par les juges et autres acteurs reste aléatoire. De même, l’indemnité de perte d’emploi est enfouie sous une pile de dossiers car son approche est mal dimensionnée alors qu’elle devient vitale dans un monde où la flexibilité est devenue un outil de management clé pour se développer. Oui, la flexibilité ne doit pas être un gros mot.

Autant il y un débat sérieux à mener, autant il est nécessaire de le faire et de ne pas raser les murs. Plus nous perdons du temps, plus notre pays accuse un retard supplémentaire dans tous les classements. Vous connaissez certainement l’adage qui dit que l’on n’attire pas des mouches avec du vinaigre. Il faut attirer des investisseurs étrangers et redonner confiance à ceux qui sont déjà sur le territoire. C’est une urgence absolue, Monsieur Benkirane.

Enfin, le dialogue social n’est pas en reste. Que de grèves, plus de 77 % de plus en 2011. Où allons-nous ? Lorsque les entreprises baisseront le rideau, que se passera-t-il ?

Repenser le dialogue social, octroyer aux acteurs sociaux davantage de moyens de se mettre à niveau et fixer des règles du jeu qui soient claires. Si le droit de grève est un droit constitutionnel, la liberté d’entreprendre en est un également. Nous ne pouvons pas demander à nous inscrire dans le concert des nations modernes tout en conservant des méthodes rétrogrades.

Comme chacun sait, je suis un fervent militant de la liberté syndicale dès lors que nous avons des syndicats professionnels, sérieux, qui maîtrisent leurs bases et les questions économiques. Nos entreprises ont besoin de partenaires forts et par conséquent les syndicats ont leur place dans les entreprises pour éviter les dérapages qui malheureusement existent.

Il faut que l’Etat clarifie cette situation et mette fin en même temps au double langage qu’il tient d’un côté au patronat, et de l’autre aux partenaires sociaux. La transparence est la seule voie possible pour installer la confiance durablement, obtenir de l’efficacité pour tous et surtout garantir l’esprit de responsabilité.

C’est pourquoi, en toute modestie, je me permets de vous suggérer la mise en place d’un sommet social, à l’occasion duquel nous mettrions tout à plat. Nous y aborderions tous les sujets sans tabous et placerions ainsi chaque acteur face à ses responsabilités pour bâtir le modèle social dont notre pays a besoin. A l’issue de ce sommet, nous nous fixerions un agenda pour faire aboutir chaque sujet en fonction de son urgence et de sa dimension stratégique.

Enfin, je faillirais à mes convictions et à mes combats si je n’abordais pas la question des Marocains résidant à l’étranger. Il y a une incompréhension totale de la part de la diaspora marocaine. Il est donc impératif d’élaborer une stratégie claire et adaptée à tous les segments de cette communauté. Du droit de vote aux problèmes administratifs, en passant par la formation à la langue d’origine et à l’exercice du culte, de nombreuses questions nécessitent une réponse. Pour les membres de la diaspora, le sentiment de n’être qu’une « cash machine » est devenu insupportable ; il entraîne un rejet inacceptable mais néanmoins compréhensible, lequel est susceptible de provoquer de fait une forme de divorce avec le pays d’origine. Faisons en sorte que les MRE ne soient pas desMarocainsRésolumentExclus.

Monsieur le chef du gouvernement, vous le savez comme nous tous, notre pays est en retard sur différents indicateurs et ne peut continuer à être à la traîne dans les classements. Nous devons nous mettre au travail et développer notre fierté dans le bons sens et œuvrer pour l’intérêt général. Il est temps de transformer réellement le projet sociétal auquel nous a invités Sa Majesté.

Monsieur Benkirane, cinq ans c’est déjà demain.
Un Maroc par les citoyens et pour tous les citoyens !
Je vous réitère mes vœux sincères de réussite.

Bien à vous,
Jamal BELAHRACH
Acteur de la Société Civile,
MarocainRésolumentEngagé


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